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Enregistrements de la séance : « Réseau et commun » du 13 mai 2011

Les enregistrements de la sixième séance « Réseau et commun » du séminaire « Du public au commun » faits mercredi 13 mai, 2011 à l’Université Paris 6, Paris.
L’intervention de Philippe Aigrain (29:35)
L’intervention d’Andrée Steidel (17:40)
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L’intervention de Giorgio Griziotti (19:18)
Le premier round de discussion (23:18)
Le deuxième round de discussion (21:45)

Contribution de Philippe Aigrain pour la séance du 11 mai

Il y a près de 40 ans, Noam Chomski et Michel Foucault débattaient devant les étudiants de l’Ecole Supérieure de Technologie d’Eindhoven aux Pays-Bas sur le thème “De la nature humaine, justice versus pouvoir”. Voici un extrait légérement remanié pour les besoins de mon exposé de ce qu’y disait Noam Chomski (Chomski and Foucault, 1971, édition française de 2006, p. 51)    :
Un système fédéré, décentralisé de libres associations, incorporant des institutions économiques et sociales [... me parait être] la forme appropriée d’organisation sociale pour une société technologiquement avancée. [...] Aucune nécessité sociale n’exige plus que les êtres humains soient traités comme les maillons de la chaîne de production  ; nous devons vaincre cela par une société de liberté et de libre association, où la pulsion créatrice inhérente de la nature humaine pourra se réaliser pleinement de la façon qu’elle le décidera.
La plupart des auditeurs et lecteurs européens de l’époque saluaient la finesse corrosive de Foucault “qui ne s’y laissait pas prendre”, décryptant les constructions sociales derrière l’invocation de la nature humaine, et les jeux de pouvoir derrière l’espoir constructif. Chomski faisait figure de naïf. Or voilà qu’aujourd’hui, son intuition de la capacitation humaine saute aux yeux des humanistes numériques que nous sommes devenus. Je vous propose de prêter attention à ces institutions économiques et sociales, dont Chomski, avant qu’existent la micro-informatique et Internet, nous affirmait qu’elles étaient nécessaires à un système fédéré de libres associations, et de nous demander quel rôle les institutions politiques au sens large peuvent ou doivent jouer à leur égard.
Je suggère de prendre en compte deux types de défis pour l’échelle et la soutenabilité pour activités coopératives en réseau, l’un de nature interne, portant sur leur organisation, et l’autre externe, portant sur l’articulation entre l’économie et les communs.

1.  Individus, collectifs et écosystèmes informationnels

Avant même que Yochai Benkler ne formalise le concept de production informationnelle par les pairs sur la base des communs (Benkler, 2002), la plupart des travaux sur sa soutenabilité se sont centrés sur le mode de fonctionnement de quelques grands projets mobilisant de nombreux contributeurs (le noyau Linux, Apache, Wikipedia). Cela a entraîné une erreur de perspective, où l’attention à la soutenabilité d’un projet masque les enjeux de la soutenabilité d’une grande multiplicité de projets individuels et de l’écosystème qu’ils forment. 80% des projets de logiciels libres n’ont qu’un développeur unique. La coopération s’effectue au moins autant entre projets qu’à l’intérieur de l’un d’entre eux. De même, un article de l’encyclopédie Wikipedia n’a en général qu’un tout petit nombre d’auteurs-contributeurs, mais c’est l’ensemble de l’encyclopédie qui fait l’objet de règles de gouvernance. C’est au niveau de l’écosystème d’ensemble ou de macro-projets fédérant des efforts que se construit la coopération sur la base des communs, au moins autant que dans un projet donné.
Sur la base de travaux de Clay Shirky (Shirky, 2003), j’ai tenté d’identifier les transformations essentielles qui caractérisent la production informationnelle sur la base des communs du point de vue de son organisation et de sa gouvernance (Aigrain, 2003). L’élément clé est la disjonction relative entre les choix organisationnels pour un projet donné et les droits et libertés dans l’écosystème d’ensemble. Contrairement à la vision simpliste promue par Eric Raymond (Raymond, 2000), il existe une très grande diversité de choix d’organisation dans les projets individuels    : on y trouve aussi bien des modes d’organisation hiérarchisés que des modes d’organisation de coopération horizontale. Ensuite, même dans ce dernier cas, les projets ou macro-projets qui fonctionnent se dotent de ce que Clay Shirky a appellé des constitutions (le point de vue de neutralité dans Wikipedia), de dispositifs techniques et d’institutions sociales de gouvernance.
A un niveau plus macroscopique, il existe également des conditions nécessaires à la coopération informationnelle. Il s’agit bien sûr de l’infrastructure technique des communs (l’existence d’une informatique libre et ouverte, l’internet et sa neutralité, une infrastructure de connaissances librement réutilisables) mais aussi de conditions plus sociales. La civilité numérique ne résulte pas de la seule bonne volonté des contributeurs ou de leur générosité, elle est construite techniquement, politiquement et philosophiquement. C’est ce que Milad Doueihi s’efforce de formaliser dans la notion d’humanisme numérique (Doueihi, 2009) et qu’il caractérise par trois éléments    : des capacités de chacun qui relèvent d’une literacy au sens anglo-saxon plus vaste que l’alphabétisation, des cultures numériques construites et partagées et surtout une tolérance à l’imperfection de l’état du savoir et des outils s’accompagnant de l’effort constant de les parfaire autant que se peut. La construction de cet environnement relève de l’éducation, de la recherche et des politiques culturelles au sens large.
Mais revenons à la soutenabilité de la production informationnelle au sens strict. On peut y identifier 3 défis   : celui de la capacité globale des individus à contribuer, celui des ressources rares nécessaires au bon fonctionnement des projets et organisations, et enfin celui de la diffusion sociale des produits.
On a souvent souligné que si le temps d’un individu est rare, celui de l’ensemble des individus ne l’est pas, ce dont témoigne l’abondance des créations, expressions publiques et innovations. Cet optimisme, fondé également sur la libération d’une partie du temps accaparé par la télévision, doit cependant est revisité. Dans Cause commune (Aigrain, 2005), j’ai souligné que l’organisation sociale du temps, l’assignation au travail et à la consommation, les inégalités considérables à l’égard du temps (notamment celles entre genres soulignées par Dominique Méda), les offensives de la culture managériale pour éradiquer les niches de liberté d’usage du temps et la haine du partage du travail pouvaient créer, si ce n’est une rareté du temps humain disponible, à tout le moins une très mauvaise répartition sociale de ce temps. J’appelais donc à un mouvement politique d’émancipation du temps. Ces idées ont été récemment développées de façon beaucoup plus concrète par Juliet Schor dans son ouvrage Plenitude (Schor, 2010).
Même lorsque le temps global disponible est abondant, celui nécessaire à certaines fonctions peut être rare. Les études conduites notamment par Rishab Ghosh (par exemple Ghosh, 2005) ont montré qu’il est possible d’effectuer des contributions significatives à la production informationnelle sur la base des communs à raison d’une heure par semaine. Mais ceci prend place dans un contexte où un tout petit nombre de contributeurs consacre un temps considérable (plusieurs dizaines d’heures par semaine) aux projets ou organisations correspondantes, au moins pendant une certaine période (de quelques mois à quelques années). Ces personnes constituent à l’égard de l’écosystème informationnel des ressources rares, et la quête des moyens de multiplier leur nombre et d’assurer leur disponibilité est une exploration inachevée. Le mécénat, les fondations ou les financements participatifs y contribuent, mais le passage à l’échelle d’une production informationnelle hors marché généralisée reste incertain.
Enfin, même en présence d’une production réussie, les effets de réseaux et de positions acquises, la puissance des acteurs du capitalisme informationnel propriétaire liée aux profits très élevés générés par leurs monopoles, l’organisation d’une évolution permanente des produits technologiques souvent sans lien avec des bénéfices fonctionnels, parviennent à freiner durablement l’appropriation des outils et pratiques de la coopération informationnelle. Le difficile compromis entre la recherche bien naturelle de la commodité d’usage immédiate et la problématisation des technologies nécessaire à la maîtrise sociale de leur développement est encore mal géré. Le développement des réseaux sociaux centralisés, des sites centralisés d’hébergement et de streaming et celui des smartphones et de leurs AppStores sont des exemples récents d’aiguillage peu satisfaisant de notre écosystème informationnel.
Je vous propose maintenant de quitter le point de vue interne et d’aborder brièvement la question de l’articulation des communs informationnels avec l’économie monétaire qui continue à dominer l’accès aux ressources matérielles et une large part de l’usage du temps.
2.  L’articulation entre communs et économie
La soutenabilité économique des communs se discute à plusieurs niveaux   : la disponibilité des infrastructures nécessaires à leur existence, la capacité des individus à y contribuer, et la soutenabilité de l’économie dans un monde où les communs occupent une place étendue. Chacun de ces niveaux doit être appréhendé de façon dynamique.
Les infrastructures nécessaires aux communs informationnels ont une caractéristique peu présente dans les réseaux physiques (transports, énergie, eau)   : au-delà des classiques débats sur les rôles respectifs de la puissance publique et des acteurs privés, l’hypothèse d’un rôle direct des individus dans la fourniture d’infrastructures complémentaires ou alternatives y est crédible. Les réseaux citoyens mutualisés pour le wifi fonctionnent à grande échelle principalement lorsque des collectivités territoriales en ont organisé la mutualisation, comme à Turku en Finlande, et ont prévenu la fragmentation de la mutualisation lorsque celle-ci est organisée par les fournisseurs d’accès. Des projets comme la Freedom Box Foundation lancée par Eben Moglen illustrent visent la construction d’une infrastructure sociétale plus ambitieuse, capable de résister à une volonté de contrôle destructif de l’internet neutre et ouvert, et susceptible de doter les individus de la capacité d’héberger ou mutualiser serveurs et services. Les débats portant sur les infrastructures sont essentiellement réglementaires (neutralité du Net, protection de la liberté de communication contre la volonté de contrôle des Etats et des acteurs industriels). Il n’y a pas de questionnement de fond sur la soutenabilité économique des infrastructures elles-mêmes    : même le cablage complet en fibre optique et la montée en débit pour faire face à la croissance continue du traffic ne posent pas de problème essentiel, sauf lorsque la rareté est volontairement organisée pour les besoins de modèles commerciaux. Les problèmes de couverture territoriale pour les zones peu denses demandent une action politique et une péréquation économique, mais l’ampleur des défis est très limitée en comparaison de ressources comme l’énergie ou l’eau.
C’est sur le plan de la capacité des individus à contribuer aux communs et de l’impact des communs informationnels sur l’économie monétaire que les débats sont plus complexes. Pour contribuer aux communs les individus ont besoin de temps libre et de pouvoir acquérir ou construire des capacités sans cesse accrues. Il est souhaitable que ces capacités soient distribuées de façon à former un continuum qui rend possible la progression de chacun. Lorsque nous envisageons des domaines concrets, ces besoins se traduisent de façon très différente selon la nature de ces communs. Dans certains cas assurer l’existence d’un temps libre d’individus dotés de capacités de base peut sembler y suffire, au moins dans un premier temps (expression publique citoyenne par exemple), dans d’autres cas, il faut permettre des investissements collectifs ou significatifs (communs d’innovation ou certains communs culturels). Les besoins de la gouvernance des communs sont non moins différents. La recherche scientifique ne se gouverne pas avec les mêmes critères de qualité, les mêmes besoins d’indépendance et d’interaction avec la société qu’une communauté artistique. La détermination des buts ou les filtres de qualité ne sont pas les mêmes pour les médias d’information que pour l’innovation pharmaceutique ou agro-alimentaire.
Enfin, les interactions macroscopiques entre communs et économie monétaire donnent lieu à des analyses divergentes au sein même des promoteurs des communs. Commençons par l’exemple de l’impact du partage d’oeuvres numériques entre individus (autorisé ou non) sur l’économie culturelle qui a donné lieu à de nombreux travaux. On a aujourd’hui une idée assez précise de ce que l’impact sur l’économie sectorielle d’ensemble est légèrement positif, et que même dans le champ étroit des industries culturelles d’édition centralisée, l’impact est faiblement négatif ou nul. Voilà un enseignement qui suffit à réfuter les arguments de ceux qui veulent éradiquer le partage, mais qui ne tranche pas la question des conditions dans lesquelles l’économie peut ou non accompagner la croissance des communs et de la capacité de chacun à y contribuer. En effet, dans le même temps, le nombre de ceux qui s’engagent dans des activités culturelles ou expressives numériques croit de façon très rapide    : 15% des européens de plus de 15 ans (EU-27) produisaient en 2007 des contenus partagés sur internet. Parmi eux, le nombre de ceux qui souhaitent y investir de façon poussée est lui même en forte croissance et dépasse largement le nombre des professionnels de la culture et des médias.
Je vous propose, non pas pour conclure, mais pour un ouvrir la discussion, un tableau volontairement schématique en distinguant pour structurer la discussion trois positions   : la vision optimiste d’une synergie entre communs et de nouvelles formes d’activités économiques, le recours à une solution structurante majeure de type revenu minimum d’existence, et enfin l’approche boîte à outils faisant une place spécifique à divers modèles de mutualisation spécialisés.
Le développement des communs d’information et de connaissances ouvre la perspective d’une immense sphère d’activités hors marché, y compris pour certaines activités qui étaient préalablement marchandes. Ce développement dégonfle également une économie informationnelle largement fictive qui repose ou reposait sur la monopolisation de ressources informationnelles précieuses. De nouvelles activités économiques sont évidemment permises par le développement des communs, que ce soit pour leur fournir des services ou pour en valoriser les externalités positives. Le bilan de cette démonétisation d’un côté et croissance d’un autre côté est incertain, notamment lors d’une phase de transition brutale comme celle que nous traversons. La vision optimiste défendue par Lawrence Lessig dans son modèle de l’économie hybride Lessig (2008) contourne la question de la soutenabilité sociale des communs. L’approche de Yann Moulier-Boutang est en quelque sorte une combinaison d’une version raisonnée de cet optimisme et d’une prise en compte du besoin d’un dispositif macroscopique de justice distributive et de libération du temps des individus comme le revenu social garanti Moulier-Boutang (2007, deuxième édition, et mes commentaires en postface). Une troisième école regroupe les tenants d’une diversité de mécanismes de couplage entre économie et communs reposant sur divers modèles de mutualisation. James Love de Knowledge Ecology International en a été un initiateur essentiel et je me situe dans cette lignée.
Pour conclure cette fois, mon sentiment est que d’assurer les conditions d’existence de la contribution aux communs par des prélévements sur l’économie marchande peut être problématique. Je comprend donc qu’il soit tentant, de construire à terme un financement autonome des activités correspondantes, qui peut être vu comme une création de monnaie affectée à l’enrichissement des communs. Cependant, les difficultés de mise en place de cette approche peuvent justifier de s’en approcher par des financements contributifs spécialisés pour un type de communs, alimentés par l’impôt dans certains cas et par la mutualisation obligatoire (contribution établie par la loi mais gérée par les contributeurs). Ces mécanismes permettent le passage à l’échelle de la mutualisation colontaire qui connait un développement prometteur. Les formes de gouvernance et de distribution des différents mécanismes peuvent alors s’adapter aux besoins spécifiques des divers communs d’information et de connaissances. Une approche de ce type permet également d’explorer dans un cadre rigoureux et empirique les questions de justice distributive et d’évitement de la capture spéculative.
Références
(Aigrain, 2003) Philippe Aigrain. The individual and the collective in open information communities. In Conférence invitée à la 16th Bled Electronic Commerce Conference, Bled, Slovénie, 2003. Extended abstract at http  ://paigrain.debatpublic.net/docs/icoic.html.
(Aigrain, 2005) Philippe Aigrain. Cause commune  : l’information entre bien commun et propriété. Fayard, Paris, 2005. ISBN 2-212-62305-8.
(Aigrain, 2010) Philippe Aigrain. Declouding freedom  : reclaiming servers, services and data. 2010 edition of the 2020 FLOSS Roadmap, https  ://flossroadmap.co-ment.com/text/NUFVxf6wwK2/view/, septembre 2010.
(Benkler, 2002) Yochai Benkler. Coase’s penguin, or Linux and the nature of the firm. Yale Law Journal, 4, juin 2002. accessible à http  ://www.benkler.org/CoasesPenguin.PDF.
(Chomski et Foucault, 1971) Noam Chomski and Michel Foucault. Sur la nature humaine. Editions Aden, 1971, édition française de 2006.
(Doueihi, 2009) Milad Doueihi. Pour un humanisme numérique. Compte-rendu du séminaire Sens public de la MSH Paris Nord en coopération avec l’INHA-Invisu, http  ://www.seminaire.sens-public.org/spip.php? article2, 17 décembre 2009.
(Ghosh, 2005) Rishab  A. Ghosh. Understanding free software developers  : Findings from the FLOSS study. http  ://flossproject.org/papers/ghosh-2005.pdf, 2005.
(Lessig, 2008) Lawrence Lessig. REMIX   : Making art and commerce thrive in the hybrid economy. The Penguin Press, 2008. ISBN = 978-1-59420-172-1.
(Moulier-Boutang, 2007) Yann Moulier-Boutang. Le capitalisme cognitif   : La nouvelle grande transformation. Editions Amsterdam, 2007, deuxième édition.
(Raymond, 2000) Eric Raymond. The cathedral and the bazaar. http  ://citeseerx.ist.psu.edu/viewdoc/download? doi=10.1.1.120.4974&rep=rep1&type=pdf, August 2000. version 3 of the book published in 1999.
(Schor, 2010) Juliet  B. Schor. Plenitude  : The New Economics of True Wealth. Penguin Press, May 2010. ISBN  : 978-1594202544.
(Shirky, 2003) Clay Shirky. Social software and the politics of groups. http  ://shirky.com/writings/group\s\do5(p)olitics.html, March 2003.

Contribution de Andrée Steidel et Giorgio Griziotti pour la séance du 11 mai

Prodution du commun, réseaux et bio-hypermedia : menaces et opportunités

Les mouvements qui secouent  une vaste partie du monde, de la Méditerranée au Moyen Orient, et jusqu’au Royaume Uni, et agitent périodiquement l’Europe sous la poussée d’une jeune génération qui refuse les coupes budgétaires, mettent en lumière des phénomènes nouveaux.
Ces mouvements, et les luttes qu’ils expriment,  sont ici considérés comme une forme de production du commun. Celle-ci s’appuie et exploite les ressources d’un outil global centré sur les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et Communication) constitué par l’univers des réseaux et des dispositifs de production immatérielle.
Dans ces lieux et par ces outils se joue aujourd’hui la bataille en cours entre gouvernances financiarisées et multitudes connectées.
Une bataille dont l’issue est en équilibre fragile entre d’une part les menaces de captation et de contrôle qui peuvent s’exercer à travers cet univers de réseaux, et  d’autre part les opportunités innombrables d’en utiliser la puissance pour construire un nouveau commun.
L’évolution quasi exponentielle de ces outils tant par leurs fonctions que par leur pénétration dans des populations de plus en plus vaste en fait un vecteur d’une croissance considérable et difficilement mesurable à la fois d’usages et de décloisonnement.
Nous souhaitons, par la présentation d’aujourd’hui apporter notre contribution à la compréhension de ces phénomènes en montrant à la fois les opportunités et les menaces dont sont porteurs les réseaux et les contenus qu’ils permettent de diffuser. Nous nous efforcerons d’éviter un inventaire fonctionnel ou technique en nous concentrons sur les usages et leurs effets.

La « generation Hacktivistes »

Avec la fin de la restriction de la maîtrise technologique aux technocrates  il  apparaît qu’une génération de « digital natives »  s’empare du potentiel du net pour créer des nouvelles formes de démocratie.
Cette maîtrise technologique se concentre auprès des Hackers et c’est partant d’eux que se diffuse la pratique des Hacktivistes (les  hackers activistes ou médiactivistes d’Internet)
Ce qui est nouveau et qui semble extraordinaire c’est la quasi simultanéité  de ce mouvement  tant dans les pays émergeants que dans le monde industrialisé mais nous verrons plus loin que cela est moins surprenant dans notre analyse de l’internet mobile.
L’exemple Tunisien : les media et même les témoignages de participants aux événements Tunisiens, qui ont eu lieu récemment en un séminaire parallèle, nous ont fait prendre conscience que  la révolution populaire née d’un mouvement sans leaders et sans avant-gardes organisés n’aurait pas pu voir le jour sans l’existence d’une génération de « hacktivistes » et de jeunes qui disposent d’une façon diffuse et répandue de compétences leur permettant d’impulser un contre-pouvoir réel sur la toile.
Les années de restriction de la liberté en Tunisie, comme dans d’autres dictatures, ont constitué le ferment  au contournement par les populations des moyens de la censure et à l’appropriation, voire au détournement des outils. Par ailleurs, les pays du sud ont vu une pénétration très forte des réseaux mobiles et internet, lesquels sont de mieux en mieux maîtrisés par une population jeune, formée et diplômée : les éléments étaient donc réunis pour que des actions ponctuelles qui apparaissaient comme des défis vis-à-vis du pouvoir se cristallisent le moment venu en un véritable levier de contre-pouvoir.
Et ce moment est venu, lors de la mort d’un jeune chômeur à  Sidi-Bouzid, où l’usage tant des téléphones mobiles que des réseaux sociaux, a été le vecteur de la diffusion et de la circulation de l’information incitant aux actions de protestation contre le pouvoir. Celui-ci n’a pas tardé à s’infiltrer dans les réseaux sociaux pour y espionner les comptes des utilisateurs FACEBOOK notamment. Action rapidement identifiée par les hacktivistes, sont apparues immédiatement en riposte des instructions pour se protéger de ces attaques policières.
Dans les pays industrialisés,  les hacktivistes en se battant contre le Copyright et du feu DRM (Digital Right Management) ont contraint les Multinationale de l’Entertainement  et les gouvernances locales à reculer dans le contrôle et l’extraction de profit via les droits d’auteur. Il n’a pas servi à grand-chose qu’en France et dans d’autres pays on tente de mettre en place des dispositifs de contrôle complexes, inefficaces, et souvent  obsolètes au moment même de leur mise en fonction. Il en est ainsi d’HADOPI !
Comme dans les deux situations évoquées partout les hacktivistes contribuent à la production commune du Net du freeware à celle des nouvelles formes de démocratie.
Lieu d’expression du contre-pouvoir, perpétuellement surveillé par les pouvoirs et les opérateurs  qui l’exploitent, le « net » devient le primo terrain où se jouent les batailles qui se déplacent ensuite sur le terrain réel de la cité.   
Protection et intrusion, captation,  ou destruction : maîtriser et perfectionner les outils qui permettent ces opérations constitue un enjeu où la compétition se déroule entre  et les multitudes et les  instances de la gouvernance financiarisée: Corporates, Institutions financières internationales, gouvernements nationaux et à leurs incontournables produits dérivés les corporations mafieuses, intégrismes extrémistes religieux, xénophobes et parfois terroristes.
En premier lieu on évoquera la  protection des singularités, celles de leurs données personnelles et de leurs biens, la plupart du temps légitime qui est continument victime de tentatives d’attaque et de violation tant par les entreprises (officielles ou non) que par les institutions étatiques (policières). 
C’est ainsi que dans les usages des réseaux et les traces laissé par chacun  que les opérateurs se constituent de gigantesques bases de données qu’ils s’envient mutuellement.
Les opérateurs de réseau, Google, Facebook, Microsoft, disposent d’infiniment  plus d’information sur les individus connectés que les institutions publiques. (Voir les données de localisations capturées par Google et Apple à l’insu des usagers)
Ce n’est pas un hasard si l’on constate aujourd’hui une explosion aussi bien au niveau de la R&D publique et privée, que des applications déjà disponibles, des outils d’analyse de graphes de réseaux sociaux[1] et de fouilles d’opinion en temps réel[2].
Un enjeu majeur dans les luttes en cours et pour celles du futur  devient donc la maximisation de l’anonymat qui se confronte en permanence à la dissémination des traces laissées sur les réseaux.
Deux  aspects sont particulièrement importants pour cela, notamment:
  • savoir se rendre complètement anonyme sur le Net symbolisés par l’image du masque de Guy Fawkes symbole d’Anonymous et popularisée par la BD et le film V comme Vendetta
  • pouvoir protéger et authentifier les messages afin de les diriger avec précision et sûreté vers des destinataires reconnus.

Anomymous

Dans cette mouvance de jeunes Hacktivistes et  « Digital natives » (Geeks) naît le concept  d’Anonymous.
Il désigne les actions coordonnées de plusieurs communautés constituées d’internautes intervenant de manière anonyme pour agir collectivement  dans un objectif défini en commun. C’est aussi une dénomination adoptée par une communauté informelle, non structurée et dynamique qui se lance dans des protestations et des actions sur Internet.
Les singularités qui composent Anonymous tissent une toile dynamique et fluctuante à travers diverses instances Internet : les forums, les imageboards  (des forums anonymes et utilisant du matériel graphique) et de nombreux sites web. Avant de passer à l’action elles se coordonnent sur des cibles en utilisant les réseaux sociaux.
Son arme principale est l’attaque en Déni de Service, ou DDOS (distributed denial-of-service attack )  (cf. Annexe) utilisée dans l’opération Payback Avenge Assange  et plus récemment dans l’attaque contre le site Playstation.com et autres sites de Sony. Cela en réponse à la persecution en justice de hacker George Hotz  (aka « GeoHot ») et autres « coupables », selon la  firme nippone, d’avoir « crackée » la console de jeux PS3 pour la rendre accessible aux logiciels libres.  
Sans constituer une organisation au sens traditionnel du terme, Anonymous est de fait une avant-garde capable de coaliser et de catalyser des forces croissantes dans des moments déterminants de la bataille du Net, créant par ce mode d’action une production de communauté globale.

La provocation de Wikileaks

En 2010, les révélations et l’action de WikiLeaks ont montré la maturité à l’émergence du nouveau paradigme  de la possession et de la diffusion de l’information. Précédent de peu les mouvements de revendication d’Afrique du Nord,  la « Cyberguerre » en modèle réduit qui a été déclenchée par la publication d’informations « secrètes » et les ripostes, puis contre-ripostes qui s’en suivirent a révélé en avant première la capacité des réseaux à devenir le lieu de déroulement des conflits du XXIème siècle.
Dans les milieux des Hacktivistes on a pu observer, à l’occasion des révélations de WikiLeaks, que les réactions peu “démocratiques” des gouvernements mondiaux, USA en tête, furent des ripostes totalement disproportionnées et même illicites,  par rapport  au scandale des contenus diffusés, au demeurant passablement banals, sur lesquels nous reviendrons ultérieurement.
En cela, on peut estimer que le rôle le plus significatif de WikiLeaks a été celui de révélateur et de catalyseur.
Dérangé  par l’attaque non prévue et la nouvelle tactique de WikiLeaks,  le pouvoir étatique et capitaliste (de Biden à Sarkozy en passant par Paypal et Amazon) réagit par des actions dépassant largement le concept de « légitime défense [3]» parce qu’elles-mêmes illégales :
  • le site WikiLeaks est attaqué sur le net grâce aux réseaux d’ordinateurs Zombies
  • des corporations comme Amazon, Paypal, BankAmerica, PostFinance en Suisse, Master Card et Visa bloquent la collaboration et gèlent sur Internet les dons faits à WikiLeaks, sa source de financement.
Les contre-ripostes ne se font pas attendre : environ 600 sites s’offrent comme “miroirs” et, donnant le change aux serveurs WikiLeaks, lui permettent de continuer le service
A son tour, Anonymous lance l’opération Payback Avenge Assange avec la technique du Déni de service et répond à l’attaque en bloquant Visa, Mastercard, Paypal et PostFinance.
Demain, ce type d’attaque pourra s’effectuer grâce à des terminaux mobiles, ce qui décuplera tant la dissémination des sources que la diversité des cibles.




Freeware et crowdsourcing

La sophistication perpétuelle des outils d’anonymisation est également indispensable des communautés de développeurs travaillant en mode collaboratif, la plupart du temps « gratuitement ».
Cette production commune du freeware rassemblant des individus qui ne se connaissent la plupart du temps que par leurs compétences techniques et leurs réalisations,  d’où le concept de « crowdsourcing[4] », est probablement  la forme la plus annonciatrice de possibilités de modes nouveaux de développement du commun.
Chacun contribue en fonction de sa propre évaluation de ses compétences et par l’acceptation des ses pairs (ceux qui travaillent au même produit). Il n’est pas jugé par un supérieur : seul compte le résultat dans sa collaboration.
De leur coté les acteurs du capitalisme numérique orientent leur action vers la captation de ces comportements de la vie telle qu’elle se développe dans ces nouveaux environnements.
C’est l’axe principal de la reconstitution du profit après la perte de poids du capital fixe.
Ils font du  « crowdsourcing[5] » l’axe de l’externalisation du travail vers la multitude  et  un instrument très puissant  pour extraire du travail gratuit  ou en tout cas pour en extraire du profit.
Ainsi, le crowdsourcing est utilisé de la même façon que la finance quand elle capte d’autres aspects de la vie : le droit au logement, le droit à la retraite, etc., .
Un exemple typique est l’intégration des applications de la plateforme Web avec le reste de l’économie qui est exploitée pour ses  possibilités de captation. En sont des démonstrations :
  • la publicité et le marketing sont les plus évidents, voir  le cas Google;
  • le soi disant « self-care » : un must, dont les meilleures figurations sont IKEA dans le domaine matériel et MICROSOFT dans le domaine immatériel. A l’époque du prototype permanent (perpetual beta) l’usager est appelé à se débrouiller par lui-même,  chercher les causes de sa panne, ou de la complexité du fonctionnement ; il devra faire les tests , signaler les « bugs » ou les virus et les innombrables essais, des appels sans résultats satisfaisants sur des numéros payants ;  les éditeurs et opérateurs en mettant en service des produits non finis, faiblement testés reportent sur les utilisateurs une charge qui étaient auparavant incluse dans leurs tests.  .
  • le phénomène des low-cost : démarré avec les vols d’avions et étendu désormais à une bonne portion du transport implique le transfert vers le client des tâches qui étaient précédemment effectuées par les compagnies et le paiement anticipé.
  • le e-commerce en général qui permet au fournisseur d’écouler les marchandises en fonction de la demande, et demande au client d’effectuer toutes les procédures d’achat surtout celles de produits ou services plus complexes (ex. choix et configuration d’abonnements téléphoniques mobiles etc.)
  • la déclaration des impôts en ligne : ce n’est pas un hasard si l’administration française  rétribue les contribuables qui font leur déclaration sur Internet.
  • le constat de la récupération des logiciels à l’origine « freeware » ou des « open source »
En outre ces technologies sont  le système nerveux de la société de contrôle via l’introduction de la biométrie en mobilité et, en général, des services de géolocalisation, de la biosurveillance et le de biotraçage.
Cependant le crowdsourcing peut aussi mobiliser l’intelligence collective autour de grands projets de production commune comme l’exemple classique et exceptionnel  de Wikipedia
Parfois la ligne de démarcation entre les deux camps est difficile à percevoir, confuse, les imbrications étant si denses. Comment nier que Skype, Corporate privée, en permettant de téléphoner  gratuitement entre deux ordinateurs via  Internet a permis de réduire drastiquement le prix de la téléphonie fixe dans le monde, sans que personne ne se préoccupe de comprendre ce qui se passait dans sa boîte noire ou Ebay cas encore plus complexe par ses cotés claires  et obscurs  Il en est ainsi des réseaux sociaux : l’attrait de la gratuité des outils occulte les risques qu’ils font prendre à la protection des internautes.
Une analyse à part, que nous ne développerons pas ici,  mériterait le complexe d’activité des logiciels appelés malware ; virus, ver (Worm), chevaux de Troie (Trojan), logiciels espions (Spyware) etc. qui se diffusent sur les réseaux et dont on attend une explosion avec la croissance des smartphones. Limitons nous à observer que leur production est devenue une activité florissante dans certain pays, notamment dans l’est Européen,  
 Collaboration spontanée et gratuite, de la multitude capable de capturer et transmettre de  l’information  (expérimentation de la « Montre verte »[6] , « Spipoll » [7]),  elle devient une arme aux mains du biopouvoir via les NTIC (localisation et transmission de données personnelles à Apple ou Google)
On assiste donc à un élan indiscutable et porteur d’espoir démontré par les tentatives, dont nombre sont réussies, de contributions à des projets commun et l’aptitude d’une multitude à se mobiliser sur des collaborations  informelles et non hiérarchisées. Mais cet élan risque souvent d’être détourné, perverti ou censuré.
C’est ainsi que dans le cadre de l’actuelle crise systémique, se joue une confrontation permanente entre d’une part une opportunité historique extraordinaire  de  construire le nouveau  commun de l’ère cognitive et d’autre part la menace perpétuelle de la récupération par le Moloch (ou plutôt Cyborg ?) Ecomomicus  blessé…

LE bio-Hypermedia LA  RENCONTRE D’INTERNET AVEC LE CORPS DANS LA  PHASE BIOPOLITIQUE QUI S’OUVRE

Déjà à Téhéran en 2009 les téléphones et réseaux mobiles ont permis la coordination sur le terrain et l’information sur les scènes de violence de la police immédiatement  répercutée sur le Web.
A fin 2010 environ 5,3 milliards de personnes représentant 77% de la population mondiale disposent d’un téléphone mobile connecté et 1,8 milliards de nouveau terminaux seront vendus en 2011.  Ces chiffres plus impressionnants encore que ceux des autres NTIC : 1,4 milliards  de PC connectés à Internet ou les 1,2 milliards  de lignes téléphoniques fixes[8],  font de la téléphonie cellulaire la révolution technologique la plus largement et rapidement diffusée.
En outre, à la différence de l’automobile ou de la télévision, il s’agit d’une  expansion  quasi uniforme et symultanée tant dans les pays industrialisés que dans ceux émergents ou pauvres où elle permet un saut de génération technologique et un accès plus démocratique aux communications. Dans nombre de pays faiblement développés, la téléphonie fixe restait un luxe réservé à une élite urbaine, alors que le  téléphone mobile est pratiquement accessible  à tous, où qu’ils soient.

Comme pour  les savoir faire des « hacktivistes » et des « geeks », dans ces pays se développent  des usages et technologies qui parfois devancent celles des pays industrialisés.
Si le Kenya, l’Inde ou les Philippines, on vu se développer des solutions, de paiements et transactions mobiles (m.payment) c’est parce qu’en l’absence d’un vrai  réseau  bancaire,  les services de  m.payment  y suppléent  par des moyens simples et économiques rendus possibles par la présence massive des  téléphones mobiles. 
A partir de ce socle de diffusion et d’usages en expansion  nous assistons à  la naissance du nouveau paradigme de l’Internet Mobile dont l’utilisation va dépasser  dans les  toutes prochaines  années celui  de l’internet classique au niveau mondial. 
Cet usage de l’internet mobile se fait dans un contexte et par des dispositifs technologiques et fonctionnels  qui ont des caractéristiques bien différentes du vieux PC sous Windows, lent, lourd, peu fiable et surtout doté d’une IHM (Interface homme machine) limitée et vieillissante.
Les  nouveaux smartphones, tablettes et autres terminaux mobiles intelligents sont les héritiers tant des ordinateurs  que des téléphones mobiles.
Des premiers,  les ordinateurs,  ils ont reçu le meilleur et le plus complexe: des Systèmes d’exploitation (Operating Systems – O.S.) toujours plus puissants sophistiqués en terme de capacité de traitement, les deux premiers O.S. mobiles (iOS d’Apple pour  Iphone, Ipod Touch et Ipad ) et Android de Google ne sont que des dérivés de  LINUX un des piliers de la production commune du Freeware ou Logiciel libre.[9]
Des seconds, les téléphones mobiles, ils présentent d’abord cette caractéristique essentielle d’être toujours à coté de notre corps et surtout, ils ont étendu la capacité à être toujours connectés  aux multiples réseaux locaux ou globaux dont les débits sont en constante augmentation (du WIFI, au GPS en passant par la 3G ou la 4G).
Comme il advient souvent dans l’histoire scientifique,  la fusion de deux technologies  donne vie à un nouveau paradigme qui dépasse la simple addition des fonctionnalités préalablement existantes .
Capacité d’interagir de plus en plus  avec nos portails sensoriels et notre corps, miniaturisation des équipements périphériques, fonctionnalités tactiles, reproduction de son, visualisation en 3D, géolocalisation,… ouvrent les portes à une variété infinie d’applications capables d’interagir et/ou de contrôler notre vie.
Le concept de «store »[10] où nombre d’applications sont gratuites,  bien qu’exploité par des firmes privées (Apple, Google, Microsoft, etc.[11]), est quant à lui, une nouvelle figure du « crowdsourcing » et de la production commune de la multitude. D’autre part il devient  aussi un important terrain de diffusion des malware en version mobile et donc de moyens de pénétrer les terminaux et d’en extraire des données ou d’y installer des virus. 
Ces applications, intégrant les « périphériques  sensoriels »  peuvent interagir avec l’usager à chaque instant de son quotidien contribuant à imbriquer indissolublement  vie et travail.
Par exemple : non seulement ils le situent  physiquement et socialement  par rapport à un contexte métropolitain (la ville ubiquitaire) mais ils deviennent un « œil » où s’incrustent les informations non visibles par notre œil sur le terrain (réalité augmentée) ou des instruments de monitorage de son état de santé.
L’instanciation sur le terrain de ces potentiels conjugués avec les réseaux sociaux permet d’imaginer et de créer de nouveaux usages et de nouvelles dynamiques, comme de photographier, filmer, enregistrer, prendre des mesures, et les mettre en commun,  un peu sur la lancée de Twitter qui s’est préfiguré à l’occasion des manifestations altermondialistes.
Pour cet ensemble d’innombrables usages nous assistons aujourd’hui, à mon sens,  à la naissance d’un bio-hypermedia.
J’utilise ce terme pour mettre évidence le fait que via ces terminaux sophistiqués il y a un saut de qualité dans l’interaction avec l’Internet Mobile : le corps, les sens, le « soi » ou  simplement la vie – le Bios- entrent dans un contact plus intime avec les réseaux. (Curieusement, bios — Basic Input Output System — est aussi le terme qui définit le cœur initial de chaque PC depuis trente ans).
Les derniers mois ont vu des nouvelles formes de lutte de la multitude s’appuyer sur les simples téléphones cellulaires associés aux réseaux sociaux.
Demain, avec la diffusion du « bio-hypermedia », la distribution dans le terminal de tout un chacun de possibilités d’acquérir et de transmettre de l’information multimédiale, puis de constituer des bases de connaissances alternatives offrira des opportunités considérables de compléter ou de contester celles produites par les professionnels ou les organes officiels (photographes, journalistes, policiers…).
La multitude, par la multiplicité de ses sources et sa capacité à se reconfigurer de manière dynamique en  réseaux multiformes, saura engendrer des avatars mobiles à Anonymous, en fonction de ses objectifs et de ses luttes.
Il s’agit aussi d’un outil typique de notre ère biopolitique où les usages d’une technologie de plus en plus intégrée à notre bios deviennent un élément fondamental de l’exercice du biopouvoir. Ces usages qui sont pistés en continu par les opérateurs et les entreprises privées visent à  susciter toujours plus de consommation. Les logiciels du marketing, qui se nourrissent de tous les contenus de navigation et de connexion savent définir des scores de préférence et «d’appétence » de manière quasi instantanée[12]et ainsi adresser de la publicité orientée vers chaque utilisateur, l’incitant à consommer, toujours davantage, des produits de marques qui auront acheté les données comportementales. Enrichis par les données de localisation, ils vous orientent vers les lieux de consommation les plus profitables[13].
Mais outre les entreprises officielles, ces immenses gisements de traces de toutes sortes intéressent aussi les entreprises mafieuses. Nul doute que les réseaux, les graphes des liens et le contenu des échanges intéressent également le banditisme à tous niveaux[14].
Ainsi, le bio-hypermédia, devenu un instrument incontournable et irrésistible aux mains de la multitude dans la métropole, est tout autant puissant et crucial pour tous les pouvoirs en place.
Pour terminer,  il importe de souligner comment des multitudes, en Tunisie, en Egypte et dans un nombre croissant de pays de cette zone du monde on  pu gagner ou sont en train de gagner, au prix de souffrances et de sang versé, certes, mais sans devoir déléguer le commandement à quiconque (organisations islamistes, syndicats ou partis politique de la vieille gauche)  en construisant une force réticulaire irrésistible, capable de s’informer et de se doter d’une détermination sans faille.
Cela préfigure les capacités des nouvelles générations à créer des nouvelles formes de démocratie par une production cognitive commune qui intègre et fait évoluer les technologies diffuses et le bio-hypermedia. Concurremment, les menaces de contrôle biopolitique s’alourdissent.
Il faut attendre que les luttes s’intensifient sur le terrain des technologies et des réseaux.
Nous sommes bien à l’orée d’une nouvelle ère.

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ANNEXE

Deni de service

Le principe de fonctionnement de l’attaque par Déni de service est simple : un réseau qui va de quelques centaines à plusieurs centaines de milliers d’ordinateurs zombies ou volontaires, appelé aussi Botnet (de Robot et network) lance automatiquement et en même temps une rafale de requêtes de service vers le site ciblé jusqu’à le saturer et le paralyser.
Cette technique est utilisée universellement, qu’il s’agisse de la mafia ou d’agences gouvernementales, des deux conjointement, ou de groupes informels de contrepouvoir comme Anonymous.
Pensons ne serait-ce qu’à la célèbre attaque de 2007 contre les sites du gouvernement et de l’administration d’Estonie dont le premier ministre accusa ouvertement le gouvernement russe d’être l’instigateur ou aux plus récentes attaques chinoises contre Google.
Ici il semble important souligner une différence, au départ, fondamentale : si la technique est la même, la mafia et certains services d’état bâtissent leurs Botnets en infectant les PC par des virus que les usagers ignorent et subissent, alors qu’Anonymous a construit son Botnet sur la base du volontariat.
En proposant un outil facile à utiliser et appelé ironiquement LOIC, low orbit ion cannon (d’après les Guerres stellaires) les usagers pourront participer à l’attaque coordonnée en indiquant l’adresse du site ciblé.  Cependant, ne maîtrisant pas le contenu de ce qu’ils installent, ils ne sont pas à l’abri d’un autre « cheval de Troie » caché qui pourrait être à l’origine d’espionnage ou d’actions malveillantes incontrôlées. Dès lors, ce qu’ils croyaient inoffensif pour eux-mêmes pourrait devenir une arme qui leur échappe.
Les attaques en Déni de Services ne constituent qu’une infime partie de l’arsenal de la cybercriminalité. Des techniques comme « l’ injection SQL »  permettent d’altérer, de voler ou de détruire des données comme cela s’est produit récemment sur le site de VISA selon le milieu averti. En cas de vol des données, seul le cryptage pourrait constituer un dernier verrou de sécurité…là encore les techniques de cryptanalyse se répandent y compris dans les milieux délinquants.


[1] Il suffit de faire une recherche Google « Algorithmes fouille de graphes »
[2] Voir SEMIOCAST
[3] Le concept de légitime défense numérique n’est pas encore présent dans la loi française, ni européenne, c’est un sujet en débat actuellement, un séminaire a eu lieu sur ce thème fin avril à Paris. Le principe qui semble se dégager est que, pour qu’elle soit légitime, une contre attaque doit être proportionnée et immédiate.
[4] Wikipedia : le crowdsourcing est un des domaines émergents du management de la connaissance : c’est le fait d’utiliser la créativité, l’intelligence et le savoir-faire d’un grand nombre de personnes (des internautes en général), en sous-traitance, pour réaliser certaines tâches traditionnellement effectuées par un employé ou un entrepreneur. Ceci se fait par un appel ciblé (quand un niveau minimal d’expertise est nécessaire) ou par un appel ouvert à d’autres acteurs. Le travail est éventuellement rémunéré. Il peut s’agir de simplement externaliser des tâches ne relevant pas du métier fondamental de l’entreprise, ou de démarches plus innovantes.
[6] http://www.lamontreverte.org/
[7] Suivi photographique des insectes Pollinisateurs : Projet de sciences participatives, le SPIPOLL a pour but d’obtenir des données quantitatives sur les insectes pollinisateurs et/ou floricoles en mesurant les variations de leur diversité et celles de la structure des réseaux de pollinisation, sur l’ensemble de la France métropolitaine.
7source : The International Telecommunication Union
[9] http://www.gnu.org/
[10] App Store (Apple), Android Market (Google), Ovi Market (Nokia) Windows Marketplace (Microsoft) etc. sont des plateformes de téléchargement d’application et boutiques en ligne permettant de télécharger des applications mobiles  développés par des sociétés ou des développeurs indépendants sur les Smartphones et Tablettes dont le O.S. (et parfois les terminaux) sont développés par les firmes  respectives.
[11] Qui peuvent se réserver le droit de publier ou non une application à leur catalogue, selon des critères non nécessairement publics.
[12] Par exemple : vous recherchez des prix de cafetières sur Internet, pendant des semaines ont vous affichera des modèles de cafetières en bandeau sur votre navigateur, sans que vous le demandiez
[13] Les entreprises choisies par les consommateurs reversent des royalties aux opérateurs, ceux-ci présentent les listes en fonction de la rémunération qu’ils perçoivent des entreprises 
[14] C’est ainsi qu’en interceptant sur un réseau social les données de localisation, par exemple le restaurant où l’on dîne et la durée moyenne du service, le bandit aura tout loisir de cambrioler le logement du l’usager.