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Enregistrement de la séance : «Le commun comme processus de subjectivation»

Les enregistrements de la deuxième séance intitulée « Le commun comme processus de subjectivation » du séminaire « Du public au commun » faits mercredi 15 décembre, 2010 à la Maison des Sciences Économiques, Paris.

L’intervention de Judith Revel (32:15)
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L’intervention de Franck Poupeau (30:22)
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Le premier round de discussion (21:49)
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Le deuxième round de discussion (22:21)
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Contribution pour la séance du 15 décembre de Judith Revel

Produire de la subjectivité, produire du commun
Trois difficultés et un post-scriptum un peu long sur ce que le commun n’est pas
par Judith Revel

Il y a, dans le tournant que nous affrontons aujourd’hui – une réinvention, un réinvestissement radical de la grammaire politique moderne – des questions qui reviennent en permanence. L’une d’entre elle – qui concerne le commun dès lors qu’on entend celui-ci non pas comme un « fond commun » naturel, comme un « bien commun » assuré par le droit positif ou comme un « plus petit dénominateur commun » assurant les hommes de leur co-appartenance au genre humain, mais au contraire comme le résultat d’une construction commune, d’une production commune – est en réalité en bonne partie déjà comprise dans ce que nous avons commencé à appeler il y a quelques années la « multitude ».
Sur « ce que le commun n’est pas », et sur ce qu’il pourrait ou devrait être, dans le droit fil des analyses proposées par Pierre Dardot lors de la première séance de ce séminaire, je renvoie, à la fin de ce petit texte, à un post-scriptum en forme de prolongement de discussion.
Pour ce qui est en revanche de la difficulté que nous posent de la même manière, je crois, le concept de multitude (du côté des subjectivités) et celui du commun (du côté de ce que construisent ensemble les multitudes), je voudrais procéder par points sommaires.
1. Singularités et multitude ; différences et commun : le problème de la permanence.
Nous avons trop rapidement sauté par-dessus un obstacle pourtant essentiel. Si l’on admet que nous voulons sortir d’une définition additive de la multitude (la multitude est une main levée + une main levée + une main levée + une main levée…), idée pourtant reprise par certaines versions simplistes du retour à la participation politique « par le bas » ; mais que nous ne pouvons plus non plus fonctionner à partir d’une définition « intégrative » (la multitude est l’intégration des singularités en un tout qui les transcende : la multitude est la volonté générale) qui est à la base du système moderne de la représentation politique – dont nous savons aujourd’hui la crise profonde -, alors nous ne pouvons pas nous poser le problème de la manière dont les singularités produisent la multitude tout en y permanant, tout en y restant des singularités. Faire-multitude, cela signifie à la fois construire une réalité subjective politique nouvelle, et ne pas éliminer les singularités qui en sont la « chair ». Faire-multitude, c’est penser à la fois la permanence des singularités en tant que singularités, et la multitude qu’elles composent, qu’elles agencent. Faire-multitude, c’est un problème qui est à la fois logique et organisationnel : quel mode d’organisation permet-il de penser à la fois les singularités et ce qu’elles produisent – et qui les excède sans les effacer ; et qui les rend au contraire, singulièrement, plus puissantes – ?
De la même manière, le commun, s’il n’est pas pensé comme un a priori, comme une condition de possibilité de la communauté politique, mais comme le résultat de l’action « composée » des différences, doit à la fois être autre chose que ces différences qui le construisent – le commun est une excédence -, et tout sauf un effacement des différences en tant que différences.
Produire du commun, c’est construire sous la forme d’un excès, d’un surplus de réalité, quelque chose qui permette aux différences en tant que différences – à toutes les différences – de s’y reconnaître comme puissance constituante. C’est le contraire d’une neutralisation des différences par construction de consensus, ou par imposition d’une approche purement quantitative (et identificatrice) de la diversité – les quotas, les systèmes de discrimination positive ou négative etc. Le commun est non pas le plus petit commun dénominateur mais le plus grand commun différentiel : le nom que je donne au fait que ce que je produis augmente ma puissance comme elle augmente celle des autres. Le piège est ici de dire : le commun est ce qui m’appartient comme il appartient aux autres. Si nous continuons à raisonner en termes de propriété (le commun est ce qui appartient à tous), nous risquons tôt ou tard de retomber dans quelque chose qui transcende la diversité des intérêts privés (la genèse historique de l’État). La différence, ce n’est pas celle de l’intérêt privé ou de la spécificité d’un usufruit (c’est-à-dire celle d’un privilège), c’est la singularité d’un usage.
2. Les différences sont historiques : ce ne sont pas des choses, ce sont des devenirs. Le commun comme production : un devenir, le résultat sans cesse remis à l’ouvrage d’un pouvoir constituant lui-même sans cesse relancé.
Si nous imaginons le commun comme ce que produisent ensemble les différences en tant que différences, il ne faut pas pour autant penser que le commun est un produit, un objet, une chose, une configuration stable, un système. Le commun est le produit d’un mouvement constituant sans terme. Il est historique. Sans historicisation (mais on pourrait dire aussi : sans géographisation) de telle ou telle configuration de commun donnée, on retombe dans la métaphysique de la communauté (le commun est ce que nous avons, de toute éternité et dans tous les espaces du monde, en commun).
Le commun est ce que les hommes choissent, à un moment donné et en un lieu donné, en fonction d’une cartographie donnée de rapports de forces et de lignes de tension, de construire ensemble à partir de leurs différences. Le commun, sur la base de cette conscience du temps et du lieu, de la généalogie et de la cartographie, est le produit d’une démarche qui est à la fois constituante et stratégique, dynamique et politique, en devenir et antagoniste.
Cela pose bien évidemment des problèmes nombreux : qu’est-ce qu’une gouvernance du commun dans ce contexte ? Et plus encore : peut-on envisager un « droit » du commun à la hauteur de ce pouvoir constituant des différences en tant que différences ? Un droit constituant, historicisé et géographisé, qui plus est voué à la lecture et à l’analyse permanente de l’état des choses, c’est-à-dire rendu stratégique ?
3. La compossibilité des différences comme condition de la production du commun : une construction de forces et non une décomposition de rapports.
Pour produire du commun, les différences doivent se composer entre elles, et non pas se décomposer. Cela signifie que l’on renonce à raisonner en termes d’intérêts privés sans pour cela renoncer à raisonner en termes de permanence des différences : en somme, que l’on n’impose pas la massification, ou la désubjectivation, ou la normalisation, comme condition préalable de la construction du commun. Le problème est de comprendre si cette sortie de la logique de l’intérêt privé est assurée par l’abandon, ou par le « décrochage » du problème du commun hors du champ de réflexion dessiné par le couple individualisme propriétaire/propriété étatique. Qu’est-ce qu’un intérêt non-propriétaire ?
Par ailleurs, le problème est d’autant plus compliqué que, dans chaque singularité (vous, moi), coexistent une infinité de différences : avant même de devoir construire de la multitude, nous devons reconnaître qu’à l’intérieur de chacun de nous, il y a une multitude de différences qui cohabitent. Or, de la même manière que nous faisons cohabiter en nous des différences de nature et de consistance différente (de genre, de classe, de couleur etc.), et que nous mettons en avant telle ou telle différence en fonction du contexte de construction du commun, des équilibres et des déséquilibres qui le traversent, des rapports de force qui s’y dessinent, des ouvertures qui s’y proposent, nous devons, quand nous construisons du commun, y investir selon les cas, tel ou tel élément constitutif de notre différence.
Le commun ne hiérarchise pas les différences et il n’en exclut aucune. Il choisit en revanche d’en mobiliser certaines en fonction du moment et du lieu : c’est un choix stratégique, politique, en permanente redéfinition. La compossibilité des différences est assurée dès lors qu’aucune ne prétend s’arroger le privilège exclusif de dire ce qu’est la nature même du commun, d’en fixer la définition. Construire du commun, c’est le faire avec des outils que l’on choisit, à chaque fois, dans une boîte qui en offre une infinité, et dont chacun possède son utilité propre. Tous concourent, selon des temporalités et des exigences différentes, à cette construction. Aucun n’est repoussé. Aucun ne vaut plus qu’un autre. Dit de manière plus brutalement politique : il n’y a pas de hiérarchisation des déterminations ; il n’y a pas de hiérarchisation des contradictions. Il y a la reconnaissance de leur efficacité stratégique momentanée – mais la configuration dessinée est un devenir : elle bouge et se reprend en permanence. Le commun est le nom de ce bougé permanent. Le commun est une création continuée, organisée de manière stratégique. Problème : si l’on assume le fait que la production de subjectivité – et la production du commun – sont stratégiques, peut-on penser l’une et l’autre en dehors d’une dimension antagoniste ?
Post-scriptum sur ce que le commun ne peut et ne veut pas être,
et sur ce qu’il pourrait (et devrait) être
Le langage de tous les jours attribue au « commun » la faible valeur d’une banalité: ce qui est commun, c’est avant tout ce qui n’est jamais reconnu comme objet de désir, ce qui est répandu, sans rareté ni mystère. Nulle reconnaissance si ce n’est un presque « trop plein » d’existence: le commun est trop présent pour qu’on le remarque, trop clairement exposé pour qu’on le recherche. Dans les maisons bourgeoises, les “communs” ont longtemps été les lieux de la domesticité: tout à la fois l’espace que l’on soustrait à la vue des éventuels visiteurs – que l’on cantonne au contraire dans les pièces de “représentation” -, l’ensemble des fonctions qui n’ont pas droit de cité dans le pur théâtre des rapports sociaux (les cuisines, les sanitaires, le garde-manger, la buanderie) et le huis-clos où se retrouvent tous ceux qui, bien qu’il assurent le fonctionnement quotidien de l’ensemble de la maisonnée, en sont paradoxalement exclus. Les communs, c’est le domaine de l’ombre, les coulisses d’une scène dont il n’est pas question que la domesticité bénéficie de la lumière, et qui pourtant n’existerait pas sans elle.
Mais philosophiquement, avoir en commun quelque chose, c’est aussi dire ce que l’on pose au fondement, à la base d’une co-appartenance. Du point de vue de la philosophie politique, le commun semble ainsi toujours devoir précéder les communautés, en représenter l’assise, le sol, la racine immuable, l’essence, la nature. Les communautés se pensent avec difficulté sans le repérage rassurant de ce qui les rend compactes; bien souvent même, l’identification du “commun” est perçue comme la condition de possibilité absolue de toute co-appartenance, et il semble impossible d’imaginer une dimension où l’être-ensemble ne serait pas avant toute chose – logiquement, chronologiquement, ontologiquement – construit sur l’espace d’une ressemblance, d’un lien, d’un élément partagé, d’une définition première. Le « partagé » se retrouve donc à fonder la possibilité des partages futurs, et la communauté à croître et se renforcer seulement parce qu’elle est déjà enracinée dans un commun qui la justifie : jolie tautologie que celle d’une pensée politique où la définition de la « polis », c’est-à-dire de l’inter-subjectivité, de la possibilité d’une vivre-ensemble, serait à la fois la cause et l’effet d’elle-même.
La caractéristique la plus évidente de ces deux aspects pourtant si différents entre eux, c’est sans doute celle de l’invisibilité : « basse » et méprisable dans le premier cas, « haute » et trop pure pour les yeux trop pâles des hommes dans le second. Que l’invisibilité soit incarnée par l’envers – soigneusement dissimulé – du décorum social (les « communs » comme lieu de la domesticité) ou par l’enracinement lointain du vivre-ensemble dans une définition a priori de ce que nous prétendons être notre essence originelle (le commun comme fondation et légitimation de notre communauté) ; qu’elle soit donc liée à un monde de besognes jugées indignes ou au contraire à une transcendance fondatrice, elle donne dans tous les cas au « commun » sa marque. Ce que l’on ne saurait voir ou ce que à quoi l’on ne peut avoir accès, donc : parce que l’invisibilité, c’est un interdit, une impossibilité. Le commun, d’entrée de jeu, est barré. Le commun, c’est ce qui se dérobe, ce qu’on nous dérobe, ce qu’il faut dérober : une absence, un manque, un creux, une ombre. Un non-objet, un non-être. Vouloir penser le commun, c’est presque risquer l’oxymore : tenter de rendre compte – ensemble – de deux termes incompatibles entre eux.
Or s’il s’agissait au contraire de rendre au commun la visibilité de sa propre immanence ? Si, en refusant aussi bien la honteuse porte close des arrière-cours domestiques que la trop lumineuse source de ce que nous sommes censés être de toute éternité, nous nous attelions tout à la fois à restituer à l’existence des hommes une plénitude sans ombres et à ne plus penser dans le sillage d’une transcendance dont on nous dit depuis trop longtemps que nous ne serons jamais assez dignes ?
Si, enfin, il s’agissait en définitive d’affirmer au contraire que le commun est ce qu’il s’agit politiquement de construire à travers l’instauration de nouvelles communautés et non pas ce qui précède toujours- comme une condition de possibilité – notre existence ? En somme : s’il fallait aujourd’hui penser le commun désencombré de l’interdit qui en bloquait l’accès, et au contraire rendu à nouveau tangible et accessible, posé devant nous, en avant de nous – comme une ligne de mire, un horizon proche, un espace à investir, une possibilité ouverte, c’est-à-dire aussi comme le produit nécessairement provisoire d’une invention sans cesse reproposée? S’il fallait, en ce début du XXIe siècle, inventer une nouvelle grammaire du politique, c’est-à-dire avant tout déconstruire toutes les catégories et tous les clivages qui ont structuré depuis plus de trois siècles la pensée politique moderne, et refuser ainsi l’opposition entre le privé et le publique, entre l’individu et la polis, entre le particulier et l’universel, entre les coulisses du monde domestique et le théâtre de la pure représentation sociale, pour redéfinir – en pleine lumière – le commun comme un espace de vie à la fois singulier et partagé, comme invention sans racines et aux ramages multiples, comme produit de l’action des hommes et non comme fondement de leur supposée essence – bref : comme une nouvelle articulation entre les différences ?
Il s’agirait alors de rendre possible l’ élaboration de modes de vie inédits où les cuisines compteraient autant que les salons d’apparat, où l’intelligence se dirait aussi des rapports matériels, de la coopération sociale ou de la production de nouveaux langages ; où les savoirs investiraient aussi bien l’abstraction de l’intellect que la construction des affects ou la recherche des plaisirs ; où il faudrait construire une nouvelle organisation du vivre-ensemble à travers des institutions qui incluraient en leur sein la possibilité sans cesse relancée de leur propre transformation constituante, c’est-à-dire aussi de leur ouverture au mouvement (ou, encore mieux : aux mouvements ?), au multiple, aux différences.
Ce n’est sans doute pas un hasard si, dans le domaine de la pensée politique, les obstacles principaux à la redéfinition de la notion de commun (encore une fois : non plus origine fondatrice de toute communauté mais construction politique de modes de vie inédits et partagés) sont les notions de « publique » et de « privé ». Le « publique » et le « privé » semblent former une tenaille conceptuelle hors de laquelle il semble bien difficile de se situer : tout ce qui n’est pas « publique » semble ainsi appartenir d’office au « privé » ; alors qu’à l’inverse ce qui n’est pas susceptible d’être géré par l’économie purement domestique de la maisonnée se retrouve nécessairement exposé sur la scène publique des affaires politiques.
Ce qui est privé, c’est ce qui n’appartient qu’à moi, ou encore ce que je refuse de partager avec les autres. La propriété privée est une appropriation du commun par un seul, c’est-à-dire aussi une expropriation de tous les autres. C’est à la fois la construction de l’opposition entre l’intérêt individuel et l’intérêt commun, l’idée qu’une légitimation de cette appropriation par un seul génère immédiatement une injustice qui est la véritable origine de l’inégalité et de la corruption. Ce que je prends pour moi, c’est non seulement ce que les autres n’auront pas, mais ce qui dès lors leur manquera, ce qui leur fera défaut.
Au début de la pensée moderne – je pense à Rousseau – ce commun qu’un seul s’attribue à travers l’appropriation privée, correspond essentiellement à des ressources et à des biens que nous appellerions aujourd’hui naturels : la terre, l’eau, les droits de passage et de traversée sur le territoire (dans les bois, dans les campagnes), les produits de la chasse et de la pêche – tout ce qui constitue à l’époque le socle dur des privilèges de l’aristocratie et du clergé (et qui seront précisément supprimés la nuit du 4 août 1789 : si vous allez voir le texte révolutionnaire sur l’abolition des privilèges, il est même assez émouvant de constater que la restitution du droit de chasse et de pêche est l’une des premières mesures prises dans cette destruction des ordres sociaux d’Ancien Régime…). Dénoncer la privatisation du commun, c’est dès lors – pour Rousseau – dénoncer la socialisation de la nature, c’est-à-dire son intime corruption ; et comme il est impossible – même pour Rousseau – d’imaginer un quelconque retour à l’état de nature ou à une sorte d’Eden perdu d’avant la propriété privée, il faut bien penser à la manière d’empêcher l’appropriation et de réguler les appétits individuels. Ce système, ce sera précisément celui du contrat social : la gestion « publique », étatique, de la terre et des richesses. Une appropriation de l’État pour empêcher l’appropriation individuelle.
Les choses ne se présentent pas aujourd’hui comme au XVIIIe siècle. La définition du « commun » a changé. La terre, l’eau, l’énergie, le gaz : notre nature est désormais impensable sans une valorisation qui la fait être un produit immédiatement et toujours déjà culturel, socialisé, coopératif. Les ressources « naturelles » sont tout sauf naturelles au sens strict : elles sont l’un des éléments de cette valorisation que l’action concertée des hommes (cette transformation de la nature que l’on appelle classiquement le travail) rend possible. L’analyse de Rousseau était touchante et juste, mais elle fonctionnait paradoxalement dans un horizon de pensée qui était celui de l’Ancien Régime, dans un monde où la propriété pure – les titres, les privilèges et l’usufruit exclusif – comptaient bien plus que le travail et la valorisation des ressources. L’Ancien Régime est assez indifférent à l’idée de la valorisation, parce qu’il est bien davantage attentif à celle de la hiérarchie sociale : plus que le profit, c’est le statut social (l’appartenance à un ordre, les privilèges) et la propriété qui l’intéressent.
Aujourd’hui, au contraire, la propriété privée consiste précisément à nier aux hommes leur droit commun sur ce que seule leur coopération (c’est-à-dire leur travail concerté) est capable de produire : de l’innovation, de la coopération sociale, de la circulation de savoirs – bref tout ce qui, à l’heure du capitalisme cognitif, se présente toujours davantage comme la clef de voûte de la valorisation économique. Aujourd’hui, lutter contre la propriété privée, c’est réclamer le droit à se réapproprier non-individuellement et non-étatiquement la production sociale que tous, chacun à sa façon, permettent. C’est donc dire du commun qu’il est à la fois ce que l’on veut arracher au faux dilemme privé/publique, et ce que nous voulons tenter de définir comme un nouveau mode d’organisation de cette réappropriation non-individuelle et non-collective. « Commun », c’est le nom d’une appropriation sans propriétaires, sans privations et sans État, et dont tous pourraient pourtant bénéficier.
Comme l’État, ce devrait être nous, il faut bien que ses agents efficaces inventent quelque chose pour enjoliver leur main mise sur le commun : nous faire croire par exemple que si l’État nous représente, et s’il s’arroge des droits sur ce que la nature nous offre, c’est pour nous éviter le pire. Le problème devient plus compliqué dès que l’on passe des ressources « naturelles » – ou supposées telles – au travail et à la production (c’est-à-dire à la transformation du monde par l’action concertée des hommes) : dire que l’État a des droits sur ce que nous produisons, c’est dire que ce « nous » que nous sommes, c’est-à-dire la communauté productive à laquelle notre travail donne forme, est bien distincte de ce que nous produisons effectivement : notre « nous » commun, ce n’est pas ce que nous produisons en commun, inventons et organisons comme commun, mais ce qui nous permet d’exister comme sujet unitaire et de toute éternité, indépendamment de ce que nous faisons ensemble, ou de la manière dont nous transformons le monde (et nous-mêmes au sein de ce monde). Le commun qui nous caractérise, nous dit l’État, ne nous appartient pas, puisque nous ne le créons pas vraiment : le commun, c’est ce qui est notre sol, notre fondement, ce que nous avons sous les pieds : c’est notre nature, c’est notre identité, c’est notre origine partagée, c’est notre essence. Et si ce commun ne nous appartient pas vraiment – parce que, précisément, être n’est pas avoir -, la main mise de l’État sur le commun ne s’appelle pas appropriation mais gestion (économique), délégation et représentation (politique). L’État gère des richesses dont nous ferions bien de ne pas nous occuper, puisqu’elles sont bien négligeables au regard de notre nature humaine ; et quelle humanité plus méprisable que celle qui confond sa propre humanité avec celle des biens matériels… Mais le devoir de détachement de la richesse au nom de la pureté originaire de l’humanité (argument, bien entendu, destiné exclusivement aux pauvres) ne concerne bien entendu pas l’État qui, n’ayant pas d’essence sur laquelle se replier dans une contemplation pure et désintéressée, s’arroge alors le droit de dire que ce que notre travail a produit lui appartient désormais. Implacable beauté du pragmatisme publique.
La nature et l’identité sont des mystifications du paradigme moderne du pouvoir. Pour se réapproprier de notre commun, il faut avant toute chose en produire la critique drastique. Nous ne sommes rien et nous ne voulons rien être. « Nous » : ce n’est pas une position ou une essence, une « chose » dont on a tôt fait de déclarer qu’elle était publique. Or si notre commun n’est pas notre fondement mais notre production, notre invention sans cesse recommencée, c’est aussi à ce « nous » qu’il faut désormais s’intéresser.

Contribution pour la séance du 15 décembre de Franck Poupeau

La Bolivie et le paradoxe des « communs »
Sept thèses commentées sur le processus de transformation politique actuel
par Franck Poupeau
1-Les mouvements sociaux boliviens pour la réappropriation des ressources naturelles et des services urbains (eau, gaz) ne correspondent pas aux processus et normes de « gouvernance des communs » qui passeraient par des « compromis » entre « acteurs locaux » : ils se sont construits dans la conflictualité, en dehors des sphères institutionnelles.
Commentaire – La « tragédie des communs » a été contestée par des études mettant en évidence les capacités de négociation au niveau local afin de trouver des solutions de « compromis » aux conflits liés à la rareté de ressources comme l’eau (Elinor Ostrom par exemple, mais aussi une grande partie de la production académique ou militante). En Bolivie cependant, la gestion des « communs », à savoir des ressources naturelles et de leur distribution sous forme de services de base, ne constitue ni une tragédie inéluctable ni une situation de négociation : dans un pays doté de ressources hydriques abondantes, la captation inégale de ces ressources, et donc le problème politique de leur partage, a suscité des mouvements sociaux qui se sont d’emblée situés, au delà des enjeux locaux, dans la contestation des normes de la globalisation capitaliste contemporaine. La transformation politique en cours peut ainsi être analysé comme une tentative pour lier la régulation des « communs » à la production d’un « commun », désignant un ensemble de pratiques sociales et de processus collectifs de subjectivation porteurs d’une autre forme de communauté politique.

2-Si depuis plus d’une dizaine d’années, la Bolivie se trouve à l’avant-garde des luttes sociales, elle n’a pas développé une idéologie de transformation sociale correspondant à cette position d’avant-garde – il n’y a en particulier aucune réflexion spécifique sur les « communs » revendiqués dans ces luttes : ressources naturelles, services urbains, etc.
Commentaire – Au tournant des années 2000, alors que les altermondialistes se réunissaient encore dans des forums sociaux pour réfléchir aux manières de contrer l’idéologie néolibérale, les mouvements sociaux boliviens expulsaient de facto plusieurs entreprises capitalistes. Les commentaires nationaux sur le « retour de la Bolivie plébéienne » n’y voyaient cependant qu’une résurgence « national populaire » de la Révolution de 1952 ou un nouveau cycle de luttes indigénistes. Ils échouaient ainsi à extraire la temporalité propre et la singularité des mouvements de contestation. La réflexion sur les communs s’est ainsi limitée à une revendication de nationalisation des ressources naturelles, sans aller au-delà d’une remise en cause du privé et d’une consolidation de l’Etat. C’est donc la communauté politique porteuse du processus qui s’est retrouvée écartée du processus de développement, qui se limite dans le gouvernement Morales à un recyclage du modèle de développement productif cépaliste, comme le montre, au-delà des effets d’annonce anticapitalistes, l’étonnante continuité financière et gestionnaire entre les politiques énergétiques actuelles et leurs devancières.
3-Le mouvement social bolivien contemporain est à la fois le produit d’une insurrection spontanée et d’un encadrement politique des milieux populaires. La politisation y obéit à en quelque sorte à un processus de « démocratisation paradoxale ».
Commentaire – La « démocratisation paradoxale » désigne (comme le montre fort bien Hervé Do Alto) les modes d’intégration de secteurs sociaux à une participation politique dont ils étaient auparavant exclus ; elle renvoie notamment une intériorisation des règles du jeu électoral par des moyens en contradiction apparente avec les buts poursuivis. Dans le cas du syndicalisme paysan bolivien, cette intégration s’est faite grâce aux outils organisationnels du MAS, qui présentent les caractéristiques suivantes : faible institutionnalisation du parti qui laisse toute latitude aux chefs pour stabiliser les règles du jeu interne à leur profit lorsque cela est nécessaire ; recours à la pression psychologique ou physique ; exaltation de l’unité qui conduit à l’absence de toute discussion et à la condamnation des divergences comme autant de trahisons potentielles, etc. Ces fonctionnements coexistent paradoxalement avec le légalisme institutionnel d’un parti dont les dirigeants n’ont jamais (même en octobre 2003) envisagé une prise du pouvoir autrement que par les urnes. La légitimité conférée par le biais de la démocratie représentative constitue ainsi le ressort et la finalité de l’existence du MAS. La création d’une communauté politique légitime y apparaît comme l’horizon régulateur de l’action politique partisane passant par la prise du pouvoir.
4-Le gouvernement d’Evo Morales, au pouvoir depuis 2005, est le produit d’une alliance entre mouvements sociaux. Mais cette alliance n’a pas réussi à devenir un processus commun autrement qu’à travers une répétition de processus électoraux consacrant sa domination au sein d’un champ politique contre lequel le processus syndical et contestataire s’était pourtant élevé depuis les années 1990. Au moment même où il se renforce comme parti de gouvernement, le MAS d’Evo Morales tend donc à perdre ses bases politiques et sociales.
Commentaire – Le MAS est une force politique au croisement de plusieurs tendances politiques : l’héritage de la de Révolution nationale de 1952, l’héritage paysan de participation conservatrice à la vie politique, l’héritage indianiste de rébellion katariste des années 1970, l’héritage populiste d’affirmation des petits entrepreneurs urbains et des comités de quartier des années 1990, le renouveau de l’anticapitalisme des années 2000. La spécificité du MAS est à la fois d’impulser et d’accompagner un changement politique qui le dépasse dans une configuration organisationnelle spécifique, intitulée « gouvernement des mouvements sociaux ». Il faudrait pourtant parler d’encadrement de ces mouvements par des organisations de base, rurales et urbaines : syndicats cocaleros, paysans et ouvriers ; comités de quartier regroupés dans la Federacion de juntas de vecinos ; structures partisanes locales, etc. Cet encadrement a révélé son efficacité lors des différentes échéances électorales qui ont amené puis confirmé Evo Morales au pouvoir depuis 2005 (referendum sur la nationalisation du gaz en 2004, présidentielles de 2005 et 2009, referendum révocatoire de 2009). Le problème est que cette alliance de mouvements sociaux, qui produit une machine électorale sans précédent, ne produit pas de commun au niveau politique, et véhicule au contraire sa propre dissolution, comme en témoigne la résurgence électorale simultanée d’une gauche urbaine modérée et d’un radicalisme indianiste sans base communautaire.
5- L’identité politique portée par le processus de transformation en cours est moins une pratique commune qu’un processus conflictuel opposant, non pas les forces progressistes du gouvernement à une opposition conservatrice (capitalisme industriel et agro-industriel), mais forces progressiste et conservatrices au sein même du pouvoir en charge de la transformation politique.
Commentaire – La droite bolivienne, qui avait subi une déroute électorale majeure en 2005, n’a conservé de force politique que du fait des erreurs du MAS : la position de refus des autonomies exprimée par le pouvoir officiel en 2006 a tout d’abord renforcé les oppositions régionales de l’Orient du pays, dont la légitimité électorale ne pouvait être mise en doute depuis l’année précédente grâce au gouvernement intérimaire de Carlos Mesa. La force de blocage légale que la droite possédait contribuait à faire apparaître le MAS comme un parti adepte du passage en force, aux tendances autoritaires. Le « coup d’Etat civique » de septembre 2008 dans l’Orient du pays a décrédibilisé ces forces conservatrices, et les négociations ultérieures ont permis l’adoption d’une nouvelle constitution politique, légitimée ensuite par un referendum. Mais les forces conservatrices ne sont pas défaites pour autant, et c’est au sein même du MAS que les divisions se manifestent, et que de nouvelles prises de position voient le jour, en rupture plus ou moins avérée avec la volonté de transformation sociale, selon la logique même du placement dans un champ politique national et local structuré par la capacité d’imposition du gouvernement: radicalisation indianiste menant jusqu’à un passéisme précolonial prisonnier des catégories coloniales qui permettent de le penser, progressisme modéré d’une gauche urbaine qui est prête à revenir sur la reconnaissance des peuples « originaires » pour conserver ses statuts – cette perte des soutiens politiques redoublant la perte des soutiens sociaux.
6-L’indianisme adopté tardivement par le gouvernement d’Evo Morales s’est évertué à réhabiliter des populations dites « originaires » après 500 ans de domination coloniale, mais il n’a pas réussi à produire un discours incluant tous ses soutiens sociaux dans un processus commun de transformation.
Commentaire – L’indianisme du MAS s’est converti en une idéologie d’Etat destinée à justifier les tentatives (individuelles et collectives) d’accumulation de pouvoir institutionnel, et à légitimer les reconversions de trajectoires dans un univers intellectuel dominé par le politique et le médiatique. Il a ainsi pris un caractère exclusif, laissant derrière lui les groupes sociaux métisses des centres urbains, qui avaient pourtant appuyé le processus électoral –sans pour autant faire entrer les représentants des communautés rurales dans les véritables cercles de décision. Bien plus, le privilège accordé par le MAS à la consolidation de ses bases rurales, dans lesquelles les formes d’encadrement sont les plus effectives, va de pair avec la promotion d’une idéologie passéiste : l’exaltation des « autonomies indigènes originaires paysannes » fige les communautés de l’altiplano dans une clôture territoriale, une essentialisation ethnique et une invention de traditions qui ne sont que l’inversion des schèmes coloniaux. Tout en promouvant un certain progressisme social, l’indianisme d’Etat se révèle ainsi une idéologie essentiellement conservatrice, comme le prouvent le rejet de l’homosexualité et de l’avortement dans le projet de Constitution promu par le MAS. Du point de vue sociopolitique, la subjectivation produite par le processus de transformation sociale est donc une subjectivation incomplète.
7-La défense des « communs » ne s’est pour l’instant traduite que par une promotion de formes juridiques conventionnelles, comme le « droit à l’eau », mot d’ordre louable mais sans application effective – ce pourquoi les organisation internationales l’ont sans doute inventé il y a une vingtaine d’années. Elle ne s’est pas traduite dans des formes d’organisation effectives ou de gestion efficace, ni dans la reconnaissance d’usages communs de la ressource et des services, ni dans la production d’une subjectivation politique.
Commentaire – En témoignent, sous des modalités différentes, l’incapacité des entreprises remunicipalisées à Cochabamba et La Paz à garantir un service égal pour les populations les plus défavorisées. En témoignent aussi les conflits entre d’une part, les communautés en amont des villes, réclamant la « propriété » des ressources naturelles sur leurs « territoires ancestraux », et d’autre part, les services urbains en charge de réduire les inégalités d’équipement. Coexistent ainsi en Bolivie la promulgation désincarnée d’un retour à des formes de vie « originaires » plus respectueuses de la « Nature », et des formes de gestion « modernes » des ressources naturelles : mais au delà des mesures symboliques de réhabilitation des opprimés de la colonisation, ces formes de gestion restent dans la continuité des pratiques politiques antérieures (développementalisme, clientélisme, séparatisme social, etc.). La production du « commun » bute sur une simple inversion des catégories coloniales, et de leur valeur – inversion qui ne permet pas de penser au delà de ces catégories coloniales, et coexiste fort bien avec le maintien pratique du capitalisme et de ses politiques.
La transformation politique en cours en Bolivie renvoie à ce que l’on peut désigner comme un paradoxe des « communs », qui touche aussi bien les conditions des mobilisations sociales que l’exercice du pouvoir. Récusant l’illusion de changer le monde sans prendre le pouvoir, le gouvernement bolivien échoue cependant à transférer la direction du processus de transformation sociale de l’Etat à la communauté politique, qu’il s’agisse de pratiques collectives ou de processus de subjectivation. Le paradoxe des « communs » réside dans le « difficile » passage de la gestion des « communs » à la production d’un « commun » qui constituerait l’idéal régulateur de la transformation politique.
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